Interview croisée – Olivier Grossetête et Zimmerfrei | JASMINE LEBERT, QUENTIN GUISGAND & ARIANE BIEOU (LIEUX PUBLICS)

August 15, 2014

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Jasmine Lebert: Pourquoi travaillez-vous sur la ville et en quoi la ville contemporaine est une source d’inspiration pour vous ?

Anna Rispoli: Je pense que la ville, c’est notre condition contemporaine. Pas seulement pour des faits démographiques selon lesquels la population mondiale est de plus en plus en train de s’urbaniser. Mais aussi parce que la condition urbaine est une nouvelle façon d’être humain qui continue à se définir. Nous sommes obligés de trouver une nouvelle façon de négocier avec l’autre : comment on se met en relation avec d’autres qui ne sont pas seulement de provenances ethniques, géographiques et linguistiques différentes, mais qui portent aussi avec eux d’autres façons de vivre, d’autres possibles villes qui coexistent. On traverse constamment plusieurs villes, plusieurs conditions urbaines. Certaines sont cachées, certaines sont plus visibles. Dans notre cas, on est assez intéressé par les villes cachées qui sont souterraines ou plus ou moins éphémères.

Olivier Grossetête: La ville c’est là où je vis, où j’ai toujours grandis. Elle induit nos comportements. C’est l’endroit qui nous structure, plein de signes et de symboles, avec toute une organisation qui est là. Je veux jouer avec ces signes. Au départ, je suis parti des bâtiments et de la construction. Mon but était de déranger ces images fixes de la ville et de proposer une autre façon de vivre ensemble. Je me suis d’ailleurs intéressé à l’architecture comme un symbole ou comme image du pouvoir. Travailler dans l’espace public, c’est travailler dans un rapport aux autres et donc dans des liens de pouvoir. L’une de mes premières constructions, c’était l’adjonction de deux tours en carton à une mairie. C’était clairement interroger le symbole du pouvoir pour le détourner avec les gens et un matériau dit « pauvre ».

Anna de Manincor: Quand on arrive dans une nouvelle ville, la première chose que l’on fait c’est de se balader et regarder les choses visibles. La seconde chose qui nous vient est de traverser les murs avec l’imagination. Une imagination d’enfant, celle de regarder les fenêtres et croire voir l’appartement entier. Comme ça, on invente des histoires. Ces histoires deviennent comme des petit films souterrains à vérifier pour voir si l’imagination qu’on a eu a des précipités dans la réalité ou pas. Nos documentaires ne sont pas de vrais documentaires qui vont expliquer quelque chose qui doit être révélé, mais sont des créations avec des références matérielles. La ville est plutôt un objet matériel qui s’impose à la vision.

Quentin Guisgand: Anna, tu parles de « villes souterraines » dans votre travail. Quels pourraient en être les « murs invisibles » ?

Anna Rispoli: Je n’ai pas participé aux deux autres documentaires de Copenhague et Budapest et j’ai donc un regard intérieur/extérieur vis à vis d’eux. Mais ces murs invisibles sont aussi ceux de la représentation de soi envers l’autre. Ces documentaires touchent la limite entre le privé et le public : la représentation de soi envers la communauté et la définition de cette communauté. La grande liberté de nos documentaires, c’est la possibilité de s’imaginer à une autre place dans un espace urbain partagé. A travers l’évocation de ces désirs et de ces projections, on peut se réapproprier ces espaces partagés.

Olivier Grossetête: Ce qui me fait souffrir en tant qu’individu dans une ville, c’est qu’on est au milieu de plein de monde et qu’on est en même temps seul. Plus la ville est grande, plus on est seul, plus c’est dur de rentrer en contact avec les gens. Là se trouvent nos murs invisibles qui créent de la souffrance. Par mes projets, je suis amené à visiter des villes différentes, mais avec cette même expérience de la solitude. Mon processus n’est pas différent d’une ville à l’autre, mais le rapport spatial et les formes changent. Pour casser ces murs invisibles, je mets en place des ateliers pour créer du lien en travaillant. De faire des choses ensemble, c’est une façon de se rencontrer. Voilà ma stratégie. C’est « passe moi le scotch », et au bout d’un certain temps, cela induit un dialogue.

Quentin Guisgand: La fiction est-elle une façon de briser ces murs ? Ou de les souligner peut-être ?

Olivier Grossetête: Oui, pour essayer de créer autre chose. Moi je créé d’autres murs pour casser ceux qui sont virtuels. Au moins pendant un temps. On crée des liens qui sont étonnants. Pour proposer autre chose, pas forcément pour lutter contre. L’art est là pour faire des propositions un peu différentes. Pour donner un certain recul vis à vis de la ville et notre relation quotidienne à elle.

Anna Rispoli: On est tous chargés de bonnes intentions comme artistes. Mais le mur invisible le plus dangereux peut-être, c’est le territoire marécageux de la réappropriation artistique. On parle des questions urbanistiques, du développement urbain, de la gentrification… Le travail que les artistes sont invités à faire parle de questions bien plus larges et incontrôlables. On est conscient du fait que le gros boom de ces dernières années en faveur de l’art en espace public, cette invitation faite aux artistes de prendre en charge la revalorisation du lien social dans l’espace public est géniale. Cela offre des possibilités incroyables pour briser certains murs. Mais cela cache aussi des choses que l’on n’arrive pas à contrôler. De plus, à cause de l’économie du spectacle vivant, on n’arrive pas à gérer les conséquences de nos actions sur la longue durée. Que veut dire « intervention temporaire » ? Qu’elle est la responsabilité éthique et politique de ce type d’action ?

Olivier Grossetête: Bien sûr, il y a le « après », mais en tant qu’artiste, si cela créé du désir, c’est déjà bien. L’art, c’est du désir et le désir c’est de la vie. Dire à quelqu’un « j’ai besoin de toi », c’est déjà offrirquelque chose, ça peut créer du désir.

Quentin Guisgand: Dans vos travaux, il y a du mouvement. Comment rendez-vous vos « villes éphémères » habitées et vivables ?

Anna Rispoli: Nous créons un point de vue qui soit un point d’écoute dans une ville. Une position d’où on essaie de cadrer une possibilité du réel dans laquelle il y a un chaos incroyable. Alors, comment ce chaos traverse le réel ? Comment l’invisible devient visible? On se permet de se faire surprendre par des regards étrangers. A Copenhague, vous aviez choisis une colline sur laquelle vous avez attendu que quelque chose arrive…

Anna de Manincor: Oui, c’était les gens qui venaient vers nous. Je suis là, mais j’ai besoin d’aide parce que c’est grand. Je commence alors toute seule à filmer le rien, à cadrer quelque chose qui ne peut pas se résumer par une dramaturgie. Tout le contraire du film d’enquête où l’on demande des choses aux gens en attendant des réponses pour vérifier une hypothèse. Quand quelqu’un s’intéresse à la chose invisible que tu es en train de faire, il s’approche et arrive avec des choses à te raconter sans que tu n’aies rien eu à demander. Les gens n’ont normalement pas envie d’être filmés s’ils ne sont pas déjà des personnages eux-mêmes. Mais nous ne les filmons pas directement. Nous cadrons un édifice et on parle avec quelqu’un de cette image. On est du même côté de la caméra et nous regardons dans la même direction. La caméra n’est plus une frontière entre nous. Nous construisons une réalité temporaire et décalée. On peut alors raconter comment c’était avant, ce qu’ils sont en train de construire et qu’on ne peut pas voir. Après un long moment, je peux commencer à filmer la personne, sa figure et son corps. Les gens deviennent co-auteurs du film.

Quentin Guisgand: Et toi Olivier, par rapport à cette idée d’habiter la ville et de ville en mouvement ?

Olivier Grossetête: Le mouvement dans mes constructions vient d’abord du fait qu’on construit. On est dans le faire, et c’est ça qui créé du mouvement. Au départ, je voulais faire mes trucs dans mon coin et maitriser la chose. Mais en faisant appel aux autres, on est obligé de lâcher prise, d’accepter de ne pas tout maitriser. Ce qui permet de laisser la vie. Dans mon processus, j’arrive dans une ville seul et j’essaie de rencontrer des gens, de les motiver, de voir ceux qui sont les plus aptes pour leur donner un peu plus de responsabilité. Je suis seul et j’en souffre. Mais c’est aussi une force. Ma solitude, j’y tiens assez. C’est ce qui me permet d’aller vers l’autre. Quand on est deux, on forme une entité plus dure, moins perméable. Le fait d’être seul te rend disponible pour aller vers l’autre. Ce n’est pas une position peu évidente, mais je l’aime bien.

Ariane Bieou: Mais le mouvement dans tes villes est aussi physique, par le déplacement des bâtiments…

Olivier Grossetête: Le jeu de déplacer des bâtiments m’intéresse. Pour le moment, je n’ai fait qu’une ou deux constructions en même temps. À Chalon sur Saône, où le sol était en pente, on a dû remettre les niveaux et déplacer la construction pour la remettre au niveau. C’était donc plutôt de la mise en place. Mais c’était beau aussi. À Marseille, c’est la première fois que je ferai une ville entière. On planifie d’avoir une moyenne de 5 constructions par jour. Mais, le premier jour on essaiera peut-être d’en faire dix petites qui vont grandir quand il y aura plus de monde. La construction ne restera pas figée. Il y a une part d’improvisation. S’il y a 3 jours de mistral, on ne pourra pas faire des choses très hautes (rires). On pourra étaler la ville et la monter après. Ça créera des histoires que l’on ne maitrise pas.

Jasmine Lebert: Comment gères-tu la confrontation entre espace publics et espaces privés dans la construction de ta ville éphémère ? Tout est espace public ou y a t-il un place pour l’individu ?

Olivier Grossetête: C’est avant tout public car construire c’est réunir des gens. Après, chaque personne va se faire son histoire. Le rapport privé est plutôt dans le vécu de chaque personne. Ceux qui veulent dormir la nuit dans les constructions pourront… (rires). Mais les questions de sécurités ne sont pas évidentes. Dès que l’on ferme un lieu, il y a des contraintes de sécurité importantes. Ça veut dire gardienner, mettre un budget là-dedans, négocier avec l’entreprise de gardiennage pour laisser vivre la ville tout en limitant les choses pour que cela ne représente pas un risque. On est à Marseille et on ne peux pas laisser la ville sans contrôle. Mais dans l’idéal, la ville vit par elle-même et je n’ai pas envie d’y mettre des barrières la nuit. Elle doit être un objet qui m’échappe.

Quentin Guisgand: Vos travaux sont accompagnés par le réseau IN SITU, ce qui vous amène à traverser les frontières et à visiter de nouvelles villes. Quelle vision cette itinérance vous a t-elle donné de l’Europe ? 

Olivier Grossetête: Ce que je vois, c’est que chaque ville a une énergie collective différente. Je serai toujours surpris de la façon dont se comportent les gens. Une des premières constructions que j’ai faite, c’était à Annecy. À la fin après la destruction, on a remis tous les cartons à plat et il n’y avait plus un scotch par terre. Si tu fais ça à Marseille, ce ne sera pas du tout la même chose ! En Ecosse, lancer le chantier a été laborieux. Puis ça a pris.

Anna Rispoli: Je crois que la seule fois où l’on s’est senti vraiment européens, c’est lorsqu’on était en résidence aux Etats-Unis, à New York. Cette notion d’Européens échappe encore à l’identification. Faire le lien entre les villes européennes et tracer cette identité là, c’est encore très flou pour moi. Ce qui manque en Europe, c’est cette narration de soi, cette narration partagée, comme ils ont fait aux Etats-Unis. Eux se sont fondés sur une fiction, celle de la terre vierge, du Nouveau monde…

Quentin Guisgand: Et une narration européenne composée de vos City Portraits ?

Anna de Manincor: Il est vrai que l’on transporte un type de regard qui créé des liens. On arrive dans une ville avec des suggestions que la ville précédente nous a données. C’est comme un transport de suggestions et de désir. Il y a des suggestions qui débutent dans une ville. Elles s’interrompent au profit de pistes plus intéressantes. Puis elles ressortent dans une autre ville. Par exemple, on était parti à Budapest en cherchant des édifices squelettes : voir la structure d’un édifice par l’extérieur. Lors du repérage, nous ne les avons pas trouvés. Le film souterrain s’est déplacé vers les édifices fantômes.

Anna Rispoli: Mais ici, à Marseille, on a trouvé des bâtiments squelettes. Rue de la République par exemple…

Anna de Manincor: Oui. Et on va continuer à parler de Budapest maintenant qu’on est à Marseille. Et on parlera de Marseille lorsqu’on ira en Hollande ou en Autriche… On transporte des sujets qui sont peut-être décalés dans le temps.

 

 

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